(Passages extraits du livre Un autre regard sur Staline de Ludo Martens.)

En 1923, dans sa lutte pour prendre le pouvoir au sein du Parti bolchevik, Trotski lance une deuxième offensive. Il cherche à évincer les vieux cadres du Parti au profit de jeunes qu’il espère pouvoir manipuler. Pour préparer la prise de pouvoir à la direction du Parti, Trotski retourne presque mot pour mot aux conceptions anti-léninistes du Parti qu’il avait développées en 1904.

De son livre Nos tâches politiques, publié en 1904, à sa brochure Cours nouveau, écrite en 1923, nous retrouvons une même hostilité aux principes que Lénine a définis pour la construction du parti.

Ceci montre bien la persistance des conceptions petites-bourgeoises de Trotski.

En 1904, Trotski avait combattu avec une virulence particulière la conception léniniste du parti. Il avait traité Lénine de « scissionniste fanatique », de « révolutionnaire démocrate bourgeois », de « fétichiste de l’organisation », de partisan du « régime de caserne » et de la « mesquinerie organisationnelle », de « dictateur voulant se substituer au Comité central », de « dictateur voulant instaurer la dictature sur le prolétariat » pour qui « toute immixtion d’éléments pensant autrement est un phénomène pathologique ». (Trotski, Nos tâches politiques, Ed. pierre Belfond, Paris, 1970, pp. 40, 195, 204, 159, 39, 128, 198 et 41.) Le lecteur aura remarqué que tout ce verbiage haineux n’était pas adressé à l’infâme Staline, mais au maître adoré, Lénine. Ce livre que Trotski publia en 1904 est crucial pour comprendre son idéologie. Il s’y fait connaître comme un individualiste bourgeois invétéré. Toutes les calomnies et les insultes qu’il déversera pendant plus de vingt-cinq ans sur Staline, il les a crachées dans cet ouvrage à la figure de Lénine.

Trotski s’est acharné à peindre Staline comme un dictateur régnant sur le Parti. Or, lorsque Lénine créa le Parti bolchévik, Trotski l’accusa d’instaurer une « théocratie orthodoxe » et un « centralisme autocrate-asiatique » (Ibidem, pp. 97 et 170.)

Trotski n’a cessé d’affirmer que Staline a adopté une attitude pragmatique envers le marxisme qu’il a réduit a des formules toutes faites. En 1904, critiquant l’ouvrage Un pas en avant…, Trotski écrit :

« On ne peut manifester plus de cynisme à l’égard du meilleur patrimoine idéologique du prolétariat que ne le fait le camarade Lénine ! Pour lui, le marxisme n’est pas une méthode d’analyse scientifique. » (Ibidem, p. 160.)

Dans son livre de 1904, Trotski inventa le terme « substitutionnisme » pour attaquer le parti de type léniniste et sa direction.

« Le groupe des ‘révolutionnaires professionnels’ agissait à la place du prolétariat. » « L’organisation se ‘substitue au parti’, le Comité central à l’organisation et finalement, le dictateur se substitue au Comité central. » (Ibidem, pp. 103 et 128.)

Or, en 1923, souvent dans les mêmes termes qu’il utilisa contre Lénine, Trotski s’attaque à la direction du Parti bolchevik et à Staline.

« L’ancienne génération s’est habituée et s’habitue à penser et à décider pour le parti. » Trotski note « une tendance de l’appareil à penser et à décider pour l’organisation toute entière ». (Trotski, Cours nouveau, Union Générale d’Editions, coll. 10-18, Paris, 1972, pp. 21 et 158.)

(…) En 1904, Trotski accusa Lénine d’être un bureaucrate qui faisait dégénérer le Parti en organisation révolutionnaire-bourgeoise. Lénine est aveuglé devant « la logique bureaucratique de tel ou tel ‘plan’ organisationnel », mais « le fiasco du fétichisme organisationnel » est certain.

« Le chef de l’aile réactionnaire de notre Parti, le camarade Lénine, donne de la social-démocratie une définition qui est un attentat théorique contre le caractère de classe de notre parti. » Lénine « a formulé une tendance qui s’est dessinée dans le Parti, la tendance révolutionnaire-bourgeoise ». (Trotski, Nos tâches politiques, pp. 204, 192, 195.)

En 1923, contre Staline, Trotski dit la même chose, mais sur un ton plus modéré…

« La bureaucratisation menace de provoquer une dégénérescence plus ou moins opportuniste de la vieille garde. » (Trotski, Cours nouveau, p. 25.)

En 1904, le bureaucrate Lénine était accusé de « terroriser » le Parti.

« La tâche de l’Iskra (journal de Lénine) consistait à terroriser théoriquement l’intelligentsia. Pour les sociaux-démocrates éduqués à cette école, l’orthodoxie est quelque chose de très proche de cette ‘Vérité’ absolue qui inspirait les Jacobins (révolutionnaires bourgeois). La Vérité orthodoxe prévoit tout. Celui qui conteste cela doit être exclu ; celui qui en doute est près d’être exclu. » (Trotski, Nos tâches politiques, p. 190.)

En 1923, Trotski lance un appel à « remplacer les bureaucrates momifiés » afin que « personne désormais n’ose plus terroriser le Parti ». (Trotski, Cours nouveau, p. 154.)

Pour conclure, ajoutons que la brochure Cours nouveau nous fait connaître Trotski également comme un arriviste sans principes et sans scrupules. En 1923, pour prendre le pouvoir au sein du Parti bolchevik, Trotski veut « liquider » la vieille garde bolchevique qui connaît trop bien son passé d’opposant aux idées de Lénine. Aucun vieux bolchevik n’était prêt à abandonner le léninisme pour le trotskisme. D’où la tactique de Trotski : il déclare que les vieux bolcheviks « dégénèrent » et il flatte la jeunesse qui ne connaît pas son passé antiléniniste. Sous le mot d’ordre de « démocratisation » du Parti, Trotski veut mettre à la direction des jeunes qui le soutiennent.

Or, dix ans plus tard, lorsque des hommes comme Zinoviev et Kaménev auront complètement dévoilé leur caractère opportuniste, Trotski déclarera qu’ils représentent « la vieille garde bolchevique » persécutée par Staline et il se liera à ces opportunistes en invoquant le passé glorieux de la « vieille garde » ! [pp. 45-47.]

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Trotski s’est efforcé de dénigrer systématiquement le passé révolutionnaire de Staline et presque tous les auteurs bourgeois ont repris ses médisances. Trotski déclare :

« Staline est la plus éminente médiocrité de notre parti. » (Trotski, Ma vie, Gallimard, Livre de Poche, 1966, p. 590.)

Lorsque Trotski parle de « notre parti », c’est de l’escroquerie : il n’a jamais appartenu à ce parti bolchévik que Lénine, Zinoviev, Staline, Sverdlov et d’autres ont forgé entre 1903 et 1917. Trotski entra au parti en juillet 1917.

Il écrit aussi :

« Pour les affaires courantes, Lénine s’en remit à Staline, à Zinoviev ou à Kaménev. Je ne valais rien pour faire des commissions. Lénine avait besoin, dans la pratique, d’adjoints dociles ; dans ce rôle, je ne valais rien. » (Trotski, Ma vie, Gallimard, Livre de Poche, 1966, p. 590.)

Cela ne dit vraiment rien sur Staline, mais tout sur Trotski : il prête à Lénine sa propre conception aristocratique et bonapartiste du Parti, un chef entouré d’adjoints dociles qui traitent les affaires courantes ! [p. 27]

En décembre [1918], la situation se détériora gravement dans l’Oural à cause de l’avancée des troupes réactionnaires de Koltchak. Staline fut envoyé avec les pleins pouvoirs pour mettre fin à l’état catastrophique de la Troisième armée et pour la purger des commissaires incapables. Dans son enquête sur place, Staline critiqua la politique de Trotski et de Vatsetis. au Huitième Congrès en mars 1919, Trotski fut critiqué par de nombreux délégués pour ses “attitudes dictatoriales”, son “adoration pour les spécialistes militaires” et ses “torrents de télégrammes mal conçus”. (Ian Grey, Stalin, Man of History, Abacus, Sphere Books Ltd, 1982, Great Britain, p. 128.) [p. 31]

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En novembre 1919, Staline et Trotski reçurent pour leurs exploits militaires l’Ordre du Drapeau Rouge, une distinction nouvellement crée. Lénine et le Comité central estimaient que les mérites de Staline, dans la direction de la lutte armée aux endroits les plus difficiles, égalaient ceux de Trotski qui avait organisé et dirigé l’Armée rouge au niveau central. Mais pour mieux faire ressortir sa propre grandeur, Trotski écrit :

« Pendant toute la durée de la guerre civile, Staline resta une figure de troisième ordre. » (Trotski, Staline, Tome II, Union Générale d’Editions, coll. 10-18, Paris, 1979, p. 224.)

McNeal, qui est souvent plein de parti pris contre Staline, écrit à ce propos :

« Staline avait émergé comme un chef politique et militaire dont la contribution à la victoire rouge ne le cédait qu’à celle de Trotski. Staline avait joué un moindre rôle que son rival dans l’organisation générale de l’Armée rouge, mais il avait été plus important en dirigeant des fronts cruciaux. Si sa réputation comme héros était loin derrière celle de Trotski, ce n’était pas tellement en raison du mérite objectif de ce dernier mais plutôt du manque de sens d’auto-publicité chez Staline. » (McNeal, Stalin, Macmillan Publishers, London, 1988, p. 63.) [p. 32]

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Voici ce que Trotski écrit fin 1934, juste après l’assassinat de Kirov, lorsque Zinoviev et Kaménev furent exclus du Parti et renvoyés en exil intérieur.

« Comment a-t-il pu se faire que précisément aujourd’hui, après toutes les réussites économiques, après l’abolition des classes en URSS, selon les assurances officielles, comment a-t-il pu se faire que de vieux bolcheviks aient pu se poser pour tâche la restauration du capitalisme ? Des sots manifestes seraient seuls capables de croire que des rapports capitalistes, c’est-à-dire la propriété privée des moyens de production, y compris la terre, pourraient être rétablis en URSS, par la voie pacifique et mener au régime de la démocratie bourgeoise. En réalité, le capitalisme ne pourrait – s’il le pouvait en général – se régénérer en Russie qu’en résultat d’un violent coup d’Etat contre-révolutionnaire qui exigerait dix fois plus de victimes que la révolution d’Octobre et la guerre civile. » (28 décembre 1934 ; Trotski, L’appareil policier du stalinisme, Union Générale d’Editions, coll. 10-18, Paris, 1976, pp. 26-27.)

Après avoir lu ce texte, une première réflexion s’impose. Trotski a mené, de 1922 à 1927, une lutte obstinée, axée sur la thèse de l’impossibilité de la construction du socialisme dans un seul pays, l’URSS. Or, cet individu sans scrupules vient déclarer en 1934 que le socialisme est si solidement établi en Union soviétique, qu’il faudrait des dizaines de millions de morts pour le renverser !

Ensuite, Trotski fait semblant de défendre les « vieux bolchéviks ». Mais les positions des « vieux bolchéviks » Zinoviev et Kaménev étaient diamétralement opposées à celles de ces autres « vieux bolchéviks » Staline, Kirov, Molotov, Kaganovitch et Jdanov. Ces derniers ont clairement montré que, dans la lutte des classes âpre qui se développait en Union soviétique, les positions opportunistes de Zinoviev et Kaménev ouvraient la voie aux anciennes classes exploiteuses et aux nouveaux bureaucrates.

Trotski avance un argument démagogique mille fois utilisé par la bourgeoisie : C’est un vieux révolutionnaire, comment aurait-il pu changer de camp ? Kroutchev le reprendra textuellement dans son Rapport secret.

Pourtant, Kautsky, qu’on appelait l’enfant spirituel de Marx et d’Engels, devint bel et bien, après la mort des fondateurs du socialisme scientifique, le principal renégat du marxisme. Martov était parmi les pionniers du marxisme en Russie et participa à la création des premières organisations révolutionnaires ; pourtant, il sera un des chefs de file des menchéviks et se battra contre la révolution socialiste dès octobre 1917. Et que dire des « vieux bolchéviks » Khrouchtchev et Mikoyan, qui ont effectivement engagé l’Union soviétique dans la voie de la restauration capitaliste ?

Trotski affirme que la contre-révolution n’est possible que par un bain de sang qui coûtera plus de quatre-vingts millions de morts. (!) Il prétend donc que le capitalisme ne peut pas être restauré « de l’intérieur » par le pourrissement politique interne du Parti, par l’infiltration ennemie, la bureaucratisation, la social-démocratisation du Parti. Pourtant, Lénine avait déjà insisté sur cette possibilité. [p. 152-153]

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« La situation militaire en Russie est contradictoire. d’un côté, nous avons une population de 170 millions d’habitants réveillés par la plus grande révolution de l’histoire, qui possède une industrie de guerre plus ou moins développée. D’un autre côté, nous avons un régime politique qui paralyse toutes les forces de cette nouvelle société. Je suis sûr d’une chose : le régime politique ne survivra pas à la guerre. Le régime social qui est la nationalisation de la production, est incomparablement plus puissant que le régime politique qui est despotique. Les représentants du régime politique, la bureaucratie, sont effrayés par la perspective de la guerre parce qu’ils savent mieux que nous qu’ils ne survivront pas à la guerre en tant que régime. » (23 juillet 1939 ; Trotski, La lutte antibureaucratique en URSS, Union Générale d’Editions, coll. 10-18, Paris, 1975, pp. 159-160.)

A nouveau, nous avons d’un côté “les 170 millions”, les “bons” citoyens qui ont tous été réveillés grâce à la révolution. On se demande bien par qui, si ce n’est par le Parti bolchevik et par Staline : la grande masse paysanne n’était nullement “éveillée” au cours des années 1921-1928… Ces “170 millions” possèdent une “industrie de guerre développée”. Comme si ce n’est pas la politique de l’industrialisation et de la collectivisation, proposée par Staline et réalisée grâce à sa volonté de fer, qui a permis de créer en un temps record les entreprises d’armement ! Grâce à sa ligne correcte, à sa volonté, à sa capacité d’organisation, le régime bolchévik a éveillé toutes les forces populaires de la société, maintenues jusqu’alors dans l’ignorance, la superstition, le travail individuel primitif. Mais selon les dires du provocateur qu’est devenu Trotski, ce régime bolchevik paralyse toutes les forces de la société ! Et Trotski de faire une de ses nombreuses prophéties loufoques : il est sûr que le régime bolchevik ne survivra pas à la guerre ! [p. 216-217]

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