En explorant le phénomène fasciste à travers leurs outils et méthodes, les différentes sciences sociales ont dominé la réflexion sur le fascisme durant la période 1950-1960. Elles ont donné lieu à l’établissement de théories, souvent accusées par les historiens pour leur rigidité, leur généralisation ou leur abstraction, mais fournissant tout de même des pistes ou des éléments de réflexion nouveaux et fructueux qui seront ultérieurement utilisés par les historiens.

La thèse du phénomène totalitaire de l’école américaine

La thèse dominante dans la pensée occidentale non marxiste des années 1950 est celle du « phénomène totalitaire ». Pour ce courant de pensée, le totalitarisme est une expression politique propre au XXe siècle, produite, essentiellement, par la disparition des groupes sociaux traditionnels sous l’effet de la Révolution industrielle provoquant l’atomisation du corps social et la formation de masses sans attaches politiques particulières. Ces masses ont donc pu être la proie d’idéologies démagogiques et populistes, donnant naissance aux régimes totalitaires que ce soit sous leur forme fasciste ou sur leur forme communiste, les deux s’opposant au modèle de la société libérale et démocratique.
La comparaison entre les phénomènes « communiste » (bolchévique, stalinien) et fasciste a commencé avant la seconde guerre mondiale avec par exemple les écrits de Hermann Rauschning, ancien président nazi du Sénat de Dantzig, devenu antinazi en 1935 (1887-1982) (La Révolution du nihilisme, 1937)[2] ou des américains Carlton J. Hayes et Thomas Woody (Proceedings of the american philosophical society, 1940)[2]. Le pacte germano-soviétique de 1939 a facilité un temps ces comparaisons. L’alliance anglo-américaine avec l’URSS contre le nazisme (1941) a au contraire donné un coup d’arrêt temporaire à la diffusion cette thèse.

La thèse du phénomène totalitaire a connu sa principale expression aux États-Unis au cours de la guerre froide (années 1950). Ses principaux représentants sont

  • la philosophe Hannah Arendt      (1906-1975) (The origin of totalitarianism, 1951)[2],

Il existe cependant bien des nuances. Par exemple concernant le régime italien, Pierre Milza explique : « Si pour Franz Leopold Neumann (NB : 1900-1954, philosophe et juriste allemand), par exemple, l’Italie fasciste fut un régime totalitaire peu différent de ses homologues nazi et stalinien, le politologue italien Domenico Fisichella (NB : né en 1935, il sera aussi ministre de Berlusconi) considère qu’il resta toujours un “totalitarisme manqué”, et Hannah Arendt elle-même conclut que, jusqu’en 1938, le régime mussolinien fut essentiellement “une banale dictature nationaliste”. »[9]. Le philosophe italien Giovanni Gentile (1875-1944), lui-même un temps philosophe officiel du régime fasciste, soutient l’idée que le fascisme fut le premier totalitarisme du XXe siècle (La voie italienne du totalitarisme, Monaco, Le Rocher, 2005). Le philosophe et sociologue libéral français Raymond Aron juge pour sa part que « Le régime de Mussolini ne fut jamais totalitaire : les universités, les intellectuels ne furent pas mis au pas, même si leur liberté d’expression fut restreinte. » (« Existe-t-il un mystère nazi ? », in Commentaire, automne 1979.).

Le courant de pensée libéral constitue une aile encore plus politique de la théorie totalitaire. Sans même avoir besoin de faire intervenir ce concept, il souligne la parenté entre le socialisme et le fascisme dans la volonté de soumission à l’État de la société et des individus. Ce courant remonte à l’économiste et philosophe libéral austro-britannique Friedrich Hayek (1899-1992) qui établit en 1943 la comparaison entre fascisme et socialisme comme deux formes de l’étatisme (La Route de la servitude, 1943). Il est suivi notamment par l’économiste austro-américain Ludwig von Mises (1881-1973) pour lequel le fascisme est une « une scission qui s’était opérée dans les rangs du socialisme marxiste qui était, sans nul doute, une doctrine importée. Son programme économique avait été emprunté au socialisme allemand non-marxiste et son agressivité avait été copiée également sur des Allemands »[10] tandis que pour lui « La philosophie des nazis, le parti ouvrier allemand national-socialiste, constitue la manifestation la plus pure et la plus puissante de l’esprit anticapitaliste et socialiste de notre ère. »[11](Planned chaos, 1947).

Le philosophe et sociologue libéral français Raymond Aron place le fascisme comme le marxisme, parmi les religions séculières (« L’avenir des religions séculières », in La France libre, 1944, repris dans L’opium des intellectuels, 1955)[12].

Autres interprétations sociologiques

La sociologue allemand Karl Mannheim (1893-1947) a considéré dès 1929 que le fascisme est le fruit de masses inorganisées guidées par des intellectuels déclassés (Ideologie und Utopie, 1929)[2].

Le sociologue français de droite Jules Monnerot (1909-1995) a notamment étudié le rôle du fascisme en tant qu’arrivée au pouvoir d’une nouvelle élite dirigeante (Sociologie de la Révolution : Mythologies politiques du XXe siècle. Marxistes-léninistes et fascistes, Paris, Fayard, 1969)[2].

Le sociologue français Georges Gurvitch (1894-1965) estime que le fascisme et les régimes populistes au sens large (y compris ceux du tiers monde) sont l’expression politique de la société technico-bureaucratique moderne (Les cadres sociaux de la connaissance, PUF, 1966)[2].

Le philosophe et prix nobel de littérature bulgare de langue allemande Elias Canetti (1905-1994), a étudié « l’instinct de masse » par lequel » l’homme, par peur de l’inconnu, se réfugie au sein de la masse » (Masse et puissance, 1960)[13].

La thèse du rôle central des classes moyennes

Un bon nombre de thèses sur la fascisme considèrent avant tout ce phénomène comme l’expression politique non pas des masses (comme le font les thèses du phénomène totalitaire notamment), mais plus spécifiquement des classes moyennes.

Cette thèse a été développée dès les années 1930, notamment par Léon Trotski et certains marxistes non orthodoxes, mais aussi par le sociologue de la communication américain Harold Dwight Lasswell (The psychology of hitlerism, 1933/1948)[2], l’américain Davis J. Saposs (The role of the middle class in social development : Fascism, Populism, Communism, Socialism, in Economic Essays in Honor of Wesley Clair Mitchell’, 1935)[2], le danois Svend Ranulf (1894-1954) (Moral indignation and middle class psychology : a sociological study, Copenhague 1938)[2].

Le sociologue américain Nathaniel Stone Preston (Politics, Economics, and Power; Ideology and Practice Under Capitalism, Socialism, Communism and Fascism, New York, Macmillan, 1967), à l’instar notamment de l’historien italien Luigi Salvatorelli (1886-1974) (Nazionalfascismo, 1923), considère le fascisme comme l’expression politique de la classe moyenne prolétarisée, en opposition à la fois au grand capitalisme et au marxisme[2].

Le sociologue politique américain Seymour Martin Lipset (notamment dans son best-seller Political man : The social base of politics, 1960)[2] a réalisé deux apports importants à la recherche sur le fascisme. Tout d’abord, il replace le fascisme dans la théorie des familles politiques : la bourgeoisie à droite, les ouvriers et paysans pauvres à gauche et les classes moyennes au centre. Mais chacun de ces courants politiques est divisé entre une tendance modérée et une tendance extrémiste. Dans cette théorie le fascisme est « l’aile extrémiste de la famille centriste » (donc des classes moyennes). Pierre Milza remarque que cette thèse permet de distinguer le fascisme des dictatures de droite traditionnelle comme des régimes « communistes ». Ensuite, Lipset est l’un de ceux qui ont montré que l’électeur fasciste (en l’occurrence, dans ses études, l’électeur nazi) est un petit bourgeois bien intégré dans le corps social.

Si, pour les sociologues du totalitarisme, les masses deviennent fascistes en raison de leur atomisation, plusieurs sociologues ont au contraire estimé dans les années 1960 que les soutiens au fascisme étaient des classes moyennes bien intégrées. C’est le cas du sociologue américain Seymour Martin Lipset, qui déduit de la sociologie électorale que l’électeur nazi moyen de 1932 n’est pas un réprouvé, mais est « membre indépendant des classes moyennes, protestant, vivant dans sa ferme ou dans une petite localité, ex-électeur d’un parti centriste ou régionaliste, hostile à la grande industrie. » (Der faschismus, die link, dire rechte und die mitte, in Kölner Zt. F. Soziologie une sozialpsychologie, 1959, repris par l’historien allemand Ernst Nolte dans Theorien über den faschismus, Köln 1967). C’est aussi la conclusion du sociologue américain William Sheridan Allen, qui a étudié les électeurs nazis de la ville de Northeim-en-Westphalie (The Nazi Seizure of Power: The Experience of a single German Town, 1962. En français : Une petite ville nazie, 1930-1935)[2] [14].

Autre thèses socio-économiques

Pour le politologue italo-américain A. F. Kenneth Organski (1923-1998) (s’inspirant en cela de Walt Whitman Rostow, Les étapes de la croissance économiques, 1960), les sociétés contemporaines passent par quatre étapes de développement (unification primitive, puis industrialisation, puis bien-être national, puis abondance). Le fascisme est l’une des solutions politiques possibles dans la première phase du stade d’industrialisation (The stages of politial development, 1965)[15]. Pierre Milza critique cette thèse, qui pose problème pour l’Allemagne qui était déjà pleinement industrialisée à l’arrivée au pouvoir de Hitler, mais la juge intéressante concernant les pays en voie de développement actuellement[16].

Les thèses de l’école de Francfort

L’École de Francfort, qui se situe dans la lignée marxiste, mais d’un marxiste non « orthodoxe », a donné, du fait de la pluralité de ses membres et des sciences humaines mises en œuvre, une théorie multidimensionnelle du fascisme. Ses principaux représentants sont Herbert Marcuse, Max Horkheimer, Theodor Adorno, Jürgen Habermas, etc.

Sur le plan socio-économique, l’École de Francfort estime globalement que le fascisme est né de la contradiction apparue à un certain stade de développement du capitalisme, selon le matérialisme historique, entre le caractère monopoliste de l’infrastructure économique et le discours encore libéral de la superstructure. Pour résoudre ce décalage dangereux, la capitalisme monopoliste peut choisir de revêtir la forme du fascisme. Mais il peut aussi opter pour d’autres solutions plus subtiles permettant de maintenir son visage libéral (la société unidimensionnelle décrite par Marcuse)[2].

L’École de Francfort a également développé une théorie psychologique du fascisme (et singulièrement du nazisme). Pour le philosophe et sociologue allemand Max Horkheimer (1895-1973), le décalage entre infrastructure et superstructure aurait entraîné le développement de tendances irrationnelles, dont l’antisémitisme (Autoritärer Staat. Die Juden und Europa. Aufsätze 1939 -1941, Amsterdam, de Munter, 1967). Pour le philosophe et sociologue allemand Theodor Adorno (1903-1969) et le psychanalyste allemand Erich Fromm (1900-1980), la déstructuration des sociétés au XXe siècle a provoqué chez l’individu un sentiment d’impuissance qui donne naissance à la « personnalité autoritaire », ensuite récupérée par les nazis (Erich Fromm, Escape from freedom (aussi connu sous le titre Fear from Freedom), 1941 et 1963)[17].

La thèse psychanalytique de Wilhelm Reich

Le psychanalyste austro-américain Wilhelm Reich (1897-1957) a émis dès 1933 une théorie psychanalytique du fascisme (Massenpsychologie des faschismus)[18] reposant sur l’idée que trois couches composent le caractère de l’Homme et correspondent chacune à un comportement politique[2] :

Wilhelm Reich estime que le développement de la couche moyenne (le fascisme) intervient en cas d’aliénation de l’individu et de répression, sexuelle notamment. Ce qui expliquerait selon lui pourquoi la petite bourgeoisie, les femmes et les jeunes, principaux sujet de répression, sont particulièrement sensibles au fascisme[2].

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