Par Mohamed Tahar  Bensaada

Que peut dire l’œuvre de Jamal Eddine al Afghani aux Musulmans d’Europe en ce début du XXIè siècle ? L’aspiration légitime de la grande majorité de ces musulmans à l’égalité et à la justice qui passe par une lutte difficile contre les formes anciennes et nouvelles de l’exclusion sociale et par une véritable intégration citoyenne, ne peut que trouver dans l’œuvre d’al Afghani un écho profond tant le thème de la justice est essentiel chez lui.

  • Dans une conjoncture marquée par l’interférence croissante des questions sociales et politiques relatives à la lutte contre la dictature et le sous-développement et des questions géopolitiques posées par la réactivation des stratégies de domination impériale dans le monde arabe et musulman, que peut nous apprendre la redécouverte d’un penseur classique comme Jamal Eddine Al Afghani ? En fait, l’actualité de ce penseur illustre saute aux yeux si on a présent à l’esprit les deux préoccupations essentielles qui ont mobilisé son intelligence : d’une part réforme religieuse et sociale et d’autre part émancipation à l’égard du colonialisme européen. Ces deux traits apparemment si différents sont en fait intimement liés : pour reprendre la fameuse formule de Malek Bennabi, sans la « colonisabilité » de la structure sociopolitique des sociétés musulmanes, l’expansion européenne n’aurait pas réussi et inversement la résistance victorieuse à cet expansionnisme ne pouvait se réaliser de manière conséquente sans une réforme interne sur tous les plans.
  • Pour prendre en charge les exigences de cette lutte sur deux fronts, al Afghani n’a pas hésité à bousculer les idées reçues et les tabous les mieux gardés. Les interprétations littéralistes des épigones des diverses écoles juridiques musulmanes furent déclassées par cet esprit exigeant et révolutionnaire. L’esclavage et la minorité de la femme furent réprouvés au nom d’une relecture révolutionnaire du coran et de la tradition. Contre l’envahisseur britannique, al Afghani n’a pas seulement appelé à la résistance. Il a su élaborer une ligne d’action intelligente dans laquelle les manœuvres et les alliances diplomatiques ont trouvé une juste place à côté des principes politiques et moraux qui le guidaient en permanence. En opérant une alliance ponctuelle avec la Russie des Tsars contre l’Angleterre, il n’ignorait pas les desseins géopolitiques russes mais il savait se servir des antagonismes inter-impérialistes pour faire avancer la cause nationale de son peuple et des peuples d’Orient plus généralement.
  • Si les termes de l’équation sont aujourd’hui plus denses et plus complexes, il est clair que le cercle vicieux du mal-développement, de la dépendance et/ou de la domination étrangère reste le principal handicap qui empêche la renaissance civilisationnelle des sociétés musulmanes. C’est donc cette dialectique entre les niveaux interne et externe d’une même réalité sociale déficiente que nous retiendrons de l’œuvre de Jamal Eddine al Afghani mais en se gardant de la superposer de manière mécanique à notre contexte actuel.
  • A cet égard, l’œuvre de Jamal Eddine al Afghani peut nous servir de modèle au sens où après abstraction du contenu historique dépassé, on se concentrera sur les principes méthodologiques qui lui ont permis de prendre en charge les problématiques de son temps. A titre d’exemple, il ne s’agit plus aujourd’hui de lutter contre le colonialisme mais contre un néo-colonialisme encore plus pernicieux (même une invasion comme l’invasion américaine de l’Irak ou la guerre de la coalition atlantique contre la Libye posent en fait des problèmes autrement plus complexes que les invasions coloniales du XIXè siècle sans parler de la colonisation israélienne en Palestine qui pose également des problèmes inédits que le mouvement national palestinien a intérêt à prendre en compte en vue d’accélérer le processus de libération.)
  • Il ne s’agit pas non plus de lutter seulement contre les interprétations littéralistes ou traditionnelles de la loi musulmane comme a eu à le faire Jamal Eddine al Afghani (quoi que cette dimension n’ait pas complètement perdu de son actualité) mais de prendre correctement en charge l’imbrication complexe d’une tradition reconstruite (comment ? par qui ? pourquoi ?) au contact d’une modernisation autoritaire et pathogène.
  • La place de l’œuvre de Jamal Eddine al Afghani dans le mouvement de la pensée musulmane contemporaine
  • 1.L’hommage que nous rendons aux personnalités célèbres qui ont marqué notre histoire classique et contemporaine est une occasion pour nous de cultiver notre intelligence du monde dans lequel nous vivons et que nous souhaitons améliorer ou transformer. Si notre hommage doit s’adresser à tous sans exclusive en partant de la bonne intention de nos chers prédécesseurs, il ne s’en suit pas nécessairement un bilan indifférencié sur les plans théologique, philosophique et scientifique. 2.La richesse de l’œuvre de Jamal Eddine al Afghani aussi bien sur le plan philosophique que sur le plan politique est d’autant plus méritoire qu’il s’agissait d’un pionnier de la Nahda qui se devait de rénover sans trop heurter ses coreligionnaires englués dans une tradition paralysante. On peut dire la même chose de son disciple et ami Mohammed Abdou. Mais peut-on dire la même chose pour leurs successeurs ultérieurs et notamment pour les fondateurs du mouvement des « Frères musulmans » et à fortiori pour les courants dits « salafistes » d’inspiration wahhabite ?
  • C’est une question d’une brûlante actualité qui mérite un débat intellectuel profond et courageux surtout quand on pense à la complexité de ce qui est convenu d’appeler la « mouvance islamique » dans toute sa diversité. Même si on met de côté les groupuscules fabriqués par certains laboratoires à des fins politiques et stratégiques bien connues, il reste qu’un certain nombre de courants dits « islamiques » produisent des discours et des actes qui servent directement ou indirectement les forces qui tiennent sous leur joug les sociétés musulmanes. A cet égard, l’évolution idéologique et politique des « Frères musulmans » dans de nombreux pays musulmans atteste, a-contrario, de la pertinence et de l’actualité d’un débat intellectuel dont dépend pour une grande partie la capacité des sociétés musulmanes à faire face aux défis internes et externes auxquels elles se trouvent confrontées.
  • Bien entendu, il s’agit d’un sujet sensible et complexe où se mêlent des questions dogmatiques, des questions légales et des questions géopolitiques. Pour être constructif, le débat en question doit respecter des règles déontologiques strictes. L’éthique et le principe de l’Ijma’ (accord de la communauté intellectuelle) peuvent être ici d’un grand secours. Le souci éthique doit favoriser la probité et l’honnêteté intellectuelles. Le souci de l’Ijma’ ne doit pas dégénérer en unanimisme de façade mais doit rappeler à chaque instant les risques et les dangers de la division et de la fragmentation des sociétés musulmanes qui pourraient se transformer en guerre civile et servir de prétexte à des ingérences étrangères. L’horizon historique du débat étant bien entendu fixé par l’attachement à ces deux principes cardinaux de la morale musulmane : le principe de justice et le principe de la commanderie du bien et de l’interdiction du mal.
  • Pour une lecture critique de l’œuvre de Jamal Eddine al Afghani
  • 1. Le meilleur hommage qu’on puisse rendre à une personnalité de l’envergure de Jamal Eddine Al Afghani n’est pas bien entendu d’extrapoler son œuvre et de tenter de la plaquer sur une réalité qui a évolué depuis. Nous avons déjà soulevé la dimension de modèle que revêt cette œuvre pour nous. A cet égard, la dialectique des facteurs internes et externes doit rester présente dans l’esprit des analystes et des acteurs du changement qui se penchent sur la réalité des sociétés musulmanes.
  • 2. Dans son œuvre réformatrice et émancipatrice, al Afghani a tenté de faire la synthèse de deux mouvements très différents : le premier consiste dans une réappropriation critique du patrimoine musulman classique grâce notamment à la mise en exergue de sa dimension rationnelle (d’où l’interprétation stupide des orientalistes qui ont vu dans cet effort un éloignement de la foi musulmane !) Le second mouvement consiste dans une intégration vigilante des acquis scientifiques et techniques de la civilisation européenne. En fait, cette posture intellectuelle continue d’être celle des courants réformistes qui cherchent à réconcilier un Islam plus ou moins rationalisé et une modernité saisie dans le seul registre matériel.
  • Cette posture « conciliatrice » apparaît désormais fort simpliste au regard des enjeux philosophiques et sociétaux contemporains. Il ne suffit plus aujourd’hui d’appeler au mariage de la « spiritualité » musulmane avec la « civilisation » matérielle occidentale pour dégager une perspective islamique moderne. Pas plus qu’on ne peut réduire la civilisation capitaliste occidentale à sa technique, on ne saurait sérieusement réduire l’Islam à sa dimension spirituelle. L’effort intellectuel devrait aujourd’hui se pencher sur les ressorts anthropologiques aussi bien de l’homo oeconomicus du capitalisme que de l’homo islamicus de l’islam social-historique contemporain. Un travail réflexif gigantesque nous attend si on veut réellement atteindre l’objectif recherché de la réintégration authentique et critique de la subjectivité musulmane dans le monde.
  • 3. Dans cette relecture critique, il faut éviter deux écueils : le premier consiste à demander à une œuvre plus que ce qu’elle peut donner eu égard au contexte historique qui est le sien ; le second consiste à se contenter de cette œuvre et à vouloir faire rentrer la réalité contemporaine dans son moule. L’œuvre de Jamal Eddine al Afghani est un moment important dans notre aventure humaine en tant que musulmans, dans le mouvement toujours inachevé de reconstruction de notre identité contemporaine et de réappropriation de notre monde vécu. Entre ce moment important et notre réalité actuelle, des mouvements ont touché profondément aussi bien la société que la pensée et la culture. Il convient donc d’en tenir compte et on ne peut parler d’Ijtihad dans ce sens que si on se donne les moyens intellectuels de prendre en charge les défis posés aux sociétés musulmanes dans tous les domaines.
  • 4. La dialectique de la dépendance et de la décadence qui était au centre de l’œuvre de Jamal Eddine doit être revisitée et repensée à nouveaux frais en partant notamment des acquis les plus pertinents de la philosophie et des sciences humaines produits depuis plus d’un siècle. Quel meilleur hommage pouvons-nous imaginer rendre de nos jours à un penseur qui n’a pas hésité à mettre entre parenthèses une tradition théologique et juridique multiséculaire que celui d’une relecture critique de sa propre œuvre ? Dans cette relecture, il ne saurait y avoir de place pour les préjugés et les tabous. Tout peut se discuter : son origine ethnique, son exégèse coranique, son prétendu chiisme, sa prétendue relation avec la franc-maçonnerie, ses choix politiques, ses alliances géopolitiques, etc.
  • Un historien honnête a le droit et le devoir de lever le voile sur tous les détails biographiques et sociologiques qui nous permettent de mieux connaître ce grand personnage de l’histoire musulmane contemporaine. Les débats qui agitent la communauté musulmane à ce propos sont les bienvenus tant qu’ils sont portés par une saine curiosité intellectuelle et par la volonté d’instaurer et de sauvegarder le droit et la justice. En revanche, ces débats deviennent suspects dès lors qu’ils visent à cultiver les anathèmes et les excommunications contre les adversaires du jour, à diviser les musulmans sur des bases secondaires comme l’appartenance ethnique et à détourner leur attention du seul combat qui mérite leurs efforts et leurs sacrifices : le combat contre le sous-développement, l’injustice et la domination étrangère.
  • L’œuvre de Jamal Eddine al Afghani et les défis posés aux Musulmans d’Europe
  • 1. Que peut dire l’œuvre de Jamal Eddine al Afghani aux Musulmans d’Europe en ce début du XXIè siècle ? L’aspiration légitime de la grande majorité de ces musulmans à l’égalité et à la justice qui passe par une lutte difficile contre les formes anciennes et nouvelles de l’exclusion sociale et par une véritable intégration citoyenne, ne peut que trouver dans l’œuvre d’al Afghani un écho profond tant le thème de la justice est essentiel chez lui. D’un autre côté, cette volonté d’intégration citoyenne risque d’être compromise par les tentations traditionalistes et rétrogrades de certains membres de cette communauté musulmane. L’œuvre réformatrice d’al Afghani peut être d’un secours inestimable pour tous ceux qui désirent vivre leur religiosité sans tourner le dos aux exigences de la société moderne et de l’Etat de droit.
  • 2. Parallèlement à cette lutte sur deux fronts, les Musulmans d’Europe sont appelés à participer comme citoyens européens à part entière à un double effort : d’une part, contribuer à la reproduction du SENS dans une société capitaliste postmoderne désenchantée et d’autre part, contribuer à la reconstitution du LIEN SOCIAL et à la refondation d’une société plus juste et plus solidaire dans une conjoncture économique marquée par les assauts répétés du capital contre les acquis de l’Etat social aux côtés de toutes les forces vives de la société. Dans cette perspective, l’effort des citoyens de culture musulmane rencontrera sur son chemin bien d’autres bonnes volontés mais pour être authentique, il doit partir de l’imaginaire et du patrimoine musulman qu’il s’agit de se réapproprier et de reconstruire. L’œuvre de Jamal Eddine al Afghani apparaît ici comme une source historique incontournable parmi de nombreuses autres sources classiques et contemporaines.
  • ( Ce texte constitue la synthèse écrite d’une communication donnée à l’occasion de la journée d’hommage à Jamal Eddine al Afghani organisée par le Collectif Hamiddullah à Paris le 15 décembre 2007)
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