Entretien avec Jean-Marie Cléry, universitaire ayant vécu de longues années en Syrie et au Moyen-Orient, auteur d’« Anatomie des “printemps arabes” », in L’état du monde 2012, Paris, La Découverte, septembre 2011, 208 p.

Turquie, Arabie saoudite et Israël sont-ils véritablement sur une ligne identique ?
Jean-Marie Cléry : Turquie, Israël et Arabie saoudite sont effectivement dans une même opposition au régime de Bachar el-Assad mais pour des raisons très différentes. Une certaine propagande pro-israélienne a souvent tenté d’accréditer l’idée que des sociétés arabes plus démocratiques fermeraient les yeux sur les méthodes de l’État hébreu et se jetteraient dans ses bras. Les dirigeants de Tel-Aviv, qui savent mieux que quiconque que les régimes privés de base populaire sont plus sensibles aux pressions étrangères, n’ont sans doute pas cette naïveté. Pour l’heure, ils ne semblent pas en tout état de cause avoir mis tout leur poids sur l’option de la chute du régime de Bachar el-Assad. Pendant longtemps, l’impression était qu’ils cherchaient davantage à affaiblir ses capacités d’intervention extérieure (son soutien au Hezbollah) et son système d’alliance régionale (avec l’Iran) qu’à le renverser. La résistance anti-israélienne syrienne s’est en effet davantage exprimée par Libanais ou Palestiniens interposés qu’au prix d’un investissement direct des forces syriennes. L’armée de Damas est souvent considérée comme étant mieux entraînée à défendre le régime en réprimant la population qu’à maintenir une quelconque pression contre l’occupant israélien. « Depuis 1963», ironisent les bloggers de l’opposition sur Facebook, « le baath a tué 56 531 citoyens syriens et seulement 632 Israéliens ». Ou encore, « Depuis 1979, Israël a tué 476 enfants syriens de moins de 15 ans alors que le régime baasiste en a tué 1 471 », etc. De fait, la frontière du Golan ne s’est significativement « réchauffée » au printemps 2011 (des manifestations ayant été autorisées à s’approcher de la ligne de démarcation) que pour la première fois depuis 1973 et dans le but évident de redorer un blason nationaliste quelque peu terni. Les tenants israéliens de la chute d’el-Assad disposent toutefois d’un argument de poids : le choix (difficile) par le Hezbollah de soutenir son allié (alaouite) syrien et, ce faisant, de cautionner plus ou moins explicitement la répression de la majorité (sunnite) de la population syrienne, a sans surprise abouti à dégrader fortement son image. Il est fréquent d’entendre des victimes de la répression affirmer – sans d’ailleurs cependant que leurs propos puissent être vérifiés – que des éléments armés du Hezbollah pour certains (« On les reconnaît parfaitement à leur accent libanais », insistent les habitants de Hama), des conseillers iraniens pour d’autres, participent à la défense répressive du régime. Si l’on ajoute à cela le jeu de la variable strictement sectaire (qu’il ne faut pas surdéterminer, mais que l’on ne peut pour autant ignorer), la rue majoritairement « sunnite » aurait logiquement une moindre propension que les élites alaouites (qui doivent de surcroît une partie de leur légitimité religieuse au soutien que leur ont apporté les oulémas chiites iraniens et sud-libanais à partir de 1973) à soutenir le Hezbollah chiite. Les liens du premier ennemi de l’État hébreu avec un régime issu des rangs de la présente révolte seraient donc très vraisemblablement moins spontanés et solides que ceux qu’il entretient depuis sa création avec la Syrie de Bachar. En ce sens et dans ces limites étroites (car on pourrait tout aussi bien considérer que le lien entre Damas et le Hamas serait, à l’opposé, renforcé par une telle transition), Israël pourrait souhaiter voir accéder une majorité sunnite à Damas. Sans craindre le paradoxe que constituent ses propres contre-performances démocratiques, l’Arabie des Saoud n’a pas surpris outre mesure en se joignant aux efforts « printaniers » destinés à affaiblir un régime identifié avant tout par ses alliances régionales avec Téhéran ou le Hezbollah. S’agissant de la Turquie, il est exact que rien n’était prévisible dans la fermeté d’Ankara et son désaveu des méthodes répressives de Damas. Depuis le traité de coopération turco-syrien signé le 9 octobre 2009, les relations bilatérales étaient en effet au beau fixe. Les circulations humaines et commerciales s’étaient élevées en flèche, au bénéfice économique et politique des deux pays. D’où est venu un tel revirement ? Une certaine empathie à l’égard de la revendication de la majorité sunnite fait peut-être partie de l’alchimie de la décision politique turque. On ne saurait minimiser ensuite le fait plus fondamental que les élites au pouvoir à Ankara ont elles-mêmes mené un long combat contre un régime militaire qui masquait sa politique de répression et de manipulation sous un même étendard de « défense de la laïcité ». Il n’est donc pas invraisemblable que l’AKP du Premier ministre Erdogan n’ait pas trop de sympathie vis-à-vis du régime manipulateur de Damas et, plus banalement, qu’il ne veuille pas compromettre la spectaculaire percée de sa diplomatie dans le monde arabe en soutenant un mode de gouvernement dont tout le monde s’accorde à reconnaître qu’il est, à plus ou moins court terme, condamné.

Les développements de la crise syrienne, avec sa charge communautaire, ne sont-ils pas en train de confessionnaliser les relations géopolitiques moyen-orientales au détriment de déterminants plus strictement politiques (nature du régime, position vis-à-vis des USA, position vis-à-vis d’Israël…) ?
Une remarque de principe d’abord. Sans nier aucunement leur importance, je me refuse à ne lire les enjeux de la crise syrienne que par ce seul prisme de la géostratégie « négative » des puissances européennes ou régionales. L’appréciation des légitimités respectives des acteurs internationaux et régionaux est souvent obérée par la logique pernicieuse des solidarités automatiques que génère notamment le soutien, si noble soit-il, au camp des dominés palestiniens. La composante la plus doctrinaire du « front » anti-impérialiste « du refus » (où le Hezbollah libanais côtoie une partie des gauches arabes) fait ainsi à la cause palestinienne un cadeau empoisonné qui consiste à demander aux démocrates syriens de souffrir en silence sous prétexte que leur dictateur serait plus fervent défenseur de la Palestine que ne pourrait l’être tout autre régime qui pourrait lui succéder. Curieuse rhétorique ! Il en va de même de la lecture de ceux qui sont prêts à sacrifier les libertés politiques sur l’autel de cette « préservation de la laïcité » ou de cette « lutte contre l’intégrisme » dont les dictateurs arabes ont fait si longtemps leur fonds de commerce. Le fait enfin que les puissances occidentales aient changé leur fusil d’épaule et placent désormais leurs intérêts dans le même panier que les mouvements « printaniers » de libération suffit ici et là à justifier le rejet réactif de ces mouvements par une partie au moins des courants « anti-impérialistes » les plus doctrinaires. En fait, l’importance de l’impact « négatif » sur le nouveau régime libyen – en termes de dépendance – de la participation de l’OTAN à la chute de Kadhafi doit sans doute être relativisée. Le tournant spectaculaire de la politique égyptienne vis-à-vis de l’État hébreu a confirmé s’il en était besoin qu’une population qui se libère de la tutelle d’un dictateur n’est pas prête à se laisser imposer de l’extérieur la ligne politique qu’elle vient de désavouer sur la scène interne. Il serait donc sans doute trompeur de surestimer la capacité d’influence, ou de nuisance, de BHL (1) et de ses sponsors israéliens, demain, en Libye, ou celle des Occidentaux en général. On peut vraisemblablement considérer à mon sens que cette influence externe n’aura jamais plus le caractère décisif et léonin qu’elle a pu avoir au XXe siècle ou dans la première décennie du XXIe. Enfin, quitte à être qualifié d’optimiste ou d’angéliste, on ne saurait sous-estimer la maturité des forces politiques qui, toutes tendances confondues, sont en train d’émerger de ces dynamiques arabes de dépassement de l’autoritarisme. Cela étant dit, le risque d’une recomposition sectaire du Proche-Orient qui cristalliserait le fameux « croissant chiite » – mis en scène et cultivé par les officines américaines et israéliennes au moins aussi sûrement que par les imams du vendredi – existe bien ; mais ce retour en arrière ne paraît pas du tout inéluctable.
Il devrait se faire au détriment d’alliances intuitives, transconfessionnelles (la défense d’intérêts collectifs dans le conflit israélo-arabe, le rejet de la présence militaire américaine ou occidentale), qui semblent plus solidement ancrées encore que les appartenances primordiales dans toutes les mailles du tissu politique régional, toutes confessions ou tendances confondues.

Alors que la Syrie semble s’enfoncer dans le cycle répression/manifestations, un scénario de sortie de crise à court terme vous paraît-il possible ?
S’agissant de l’évolution d’une situation complexe, qui dépend en partie au moins de variables qui ne sont pas exclusivement nationales, il est plus que jamais hasardeux de parler au futur.
Une fois prise cette indispensable précaution, il est aujourd’hui très aléatoire de concevoir la trajectoire d’une sortie de crise à court terme. L’hypothèse d’un processus réformiste suffisamment sérieux pour générer une baisse significative du niveau de la violence a perdu toute crédibilité. Pour être efficace, l’ouverture politique impliquerait que l’équipe au pouvoir, qui dispose encore de solides ressources militaires et financières, accepte de s’en dessaisir à plus ou moins court terme. Même si au cours du mois de Ramadan le niveau des manifestations ne s’est pas élevé comme croyait pouvoir l’annoncer l’opposition (« chaque jour sera un vendredi ») et que l’initiative (répressive) a souvent paru appartenir au régime, la détermination des manifestants, quotidiennement nourrie par le cynisme sans limite des pratiques répressives, est telle qu’il est peu pensable que Bachar puisse une nouvelle fois, comme son père Hafez après Hama il y a trente ans, gagner par la seule répression une nouvelle décennie de paix civile. À défaut de les quantifier, on peut tout de même recenser les ingrédients qui vont façonner l’évolution de la crise à court terme : la morosité du moral d’une partie de l’opposition interne est due à la fois au relatif succès du cocktail répression/désinformation, à la lenteur de la constitution d’une opposition opérationnelle ; elle est renforcée par la détermination de la Russie et plus encore du géant chinois ainsi que des « puissances émergentes » brésilienne et indienne à affirmer, notamment à l’ONU, leur « différence syrienne » face aux « puissances déclinantes ». À l’inverse, la détérioration de l’économie va contribuer à fragiliser un peu plus l’assise du régime, y compris dans ses fiefs traditionnels. La crise est en effet en train d’exaspérer non seulement les classes moyennes et défavorisées qu’elle touche de plein fouet, mais également la haute bourgeoisie commerçante, touchée par les sanctions, et qui perd peu à peu l’essentiel de ses ressources. Des militants chrétiens dénoncent courageusement les raccourcis de la rhétorique légitimiste (mais aussi terriblement sectaire) de leurs évêques. Jalon important, le vendredi 8 octobre, les manifestations se sont tenues sous le signe de la « reconnaissance du Conseil de transition », formé à Istanbul quelques jours plus tôt et qui va peut-être commencer à donner à l’opposition externe la crédibilité dont ses divisions et sa trop grande proximité avec des acteurs européens hautement illégitimes dans la région l’avaient jusqu’alors privé. Fût-ce dans des proportions difficiles à évaluer, des désertions s’opèrent dans les rangs de l’armée et de certains des appareils de sécurité. Les logiques ponctuelles de vendetta cèdent enfin, ici et là, la place à une contre-militarisation d’opposants initialement acquis au pacifisme. Beaucoup, même dans les rangs de la société civile, avouent avoir perdu la foi dans la stratégie non violente : dans le Nord du pays notamment, l’autodéfense prend ainsi des formes organisées. À l’extérieur, si les sanctions occidentales font sans doute autant de dégâts dans la légitimité de l’opposition que dans les ressources du régime, les alliés iranien et libanais du premier cercle, et, plus récemment, pour la première fois, l’allié russe, ont manifesté – alors que la Turquie durcit un peu plus encore le ton – de premières réserves face aux limites du tout sécuritaire.

Si la présence d’observateurs internationaux ou de sanctuaires dans les zones frontalières est ouvertement réclamée dans les rangs de l’opposition, l’hypothèse d’une intervention étrangère « à la libyenne » semble assez largement rejetée. « Cela au moins, c’est sûr », s’insurge une damascène pour tenter d’éclairer cette opacité de la crise qui la désarçonne, « il ne faut pas d’intervention étrangère, il faut laver notre linge sale en famille ». Et de poursuivre : « Le problème, il est vrai, c’est que, par les temps qui courent, on ne sait plus vraiment qui fait partie de la famille… »

Jean-Marie Cléry, le 10 octobre 2011

Note : 
(1) Bernard-Henry Lévy (NdlR).

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