Publié par Le Bougnoulosophe

On a fêté en 2011 le cinquantième anniversaire de la mort de Frantz Fanon. Ses trente-six années de vie furent une traversée, intense et fulgurante, du siècle. Pour le dire avec Césaire : « Vie courte mais extraordinaire, illuminant une des plus atroces tragédies du 20e siècle et illustrant de manière exemplaire la condition humaine elle-même, la condition de l’homme moderne. » [1]

On le sait, les commémorations sentent la naphtaline. Elles incarnent à la fois la mort et la trahison. Elles sont la meilleure manière d’en finir avec une personnalité qui dérange, une pensée qui gêne. Une fois que la réduction à une catégorie dépassée – le tiers-mondisme par exemple – n’agit plus, une fois que la conspiration du silence – « Frantz Fanon, mais qui c’est ? » – a fait son temps et démontré son inefficacité manifeste, il reste l’hommage. C’est de loin la meilleure et la plus intelligente façon de conjurer cette pensée….
Eh bien, n’en déplaise, l’objet Fanon, œuvre et homme, pensée et chair, par sa singularité, ne supporte ni le silence, ni la réduction ni les hymnes ; il n’est jamais là où on l’attend, il ne rentre pas dans une case définie, ne supporte pas les étiquettes et ne passe pas inaperçu. En un mot, il est intempestif. C’est-à-dire qu’il agit « d’une façon inactuelle, donc contre le temps, et par là même sur le temps, en faveur d’un temps à venir » (Nietzsche [2]). Autrement dit, si Fanon et sa pensée déroutaient hier et déroutent aujourd’hui, ils dérouteront encore demain, qu’on se le dise…

Frantz Fanon, une vie

Né le 25 juillet 1925 en Martinique, dans une famille de la petite bourgeoisie « de couleur », Frantz Fanon fréquente le lycée Schœlcher où il a comme professeur Aimé Césaire. En 1943, à 18 ans, il rejoint les Forces françaises libres en métropole — il combattra notamment lors de la bataille d’Alsace, où il sera blessé et décoré de la Croix de guerre. La Martinique est alors sous le contrôle de l’Amiral Robert, un haut-commissaire autoritaire rallié à Vichy.

En 1946, il poursuit des études de médecine et de philosophie à Lyon. Il propose Peau noire, masques blancs comme thèse, mais elle est refusée. En novembre 1953, Frantz Fanon est nommé médecin-chef à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville en Algérie. Il en démissionne avec fracas à la fin de 1956. Expulsé d’Algérie en janvier1957, il gagne Tunis. Fanon rompt définitivement avec la France et se met au service du FLN, dont il devient le porte-parole, avant d’être nommé ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), à Accra (Ghana)[3].

Rédacteur au journal officiel de la Révolution algérienne, El Moudjahid, il échappe à plusieurs attentats, attribués notamment à La main rouge [4]. Fin 1960, Fanon apprend qu’il est atteint de leucémie depuis quelques mois.

En juillet 1961, il remet à François Maspero un manuscrit dicté en moins de trois mois et intitulé : Damnés de la terre qui sera lui aussi interdit lors de sa diffusion en 1961, pour « atteinte à la sécurité du territoire» cette fois-ci. Frantz Fanon décède le 6 décembre 1961, à l’âge de 36 ans. Il est enterré clandestinement en terre algérienne au cimetière des Chouahada de Aïn Kerma, selon sa volonté.

La réception de son œuvre entre interprétations et réductions

Ce fut la France qui utilisa avec le plus de persévérance la stratégie du silence. Si elle opposa le silence à l’oeuvre de Fanon, Damnés de la terre ne passa toutefois pas inaperçu. Le livre a suscité des réactions contrastées, et l’on ne peut pas dire qu’elles aient été mues par les meilleures intentions. Par exemple, en mars 1962, on pouvait lire un compte rendu de Gilbert Comte dans la Nation Française, intitulé sobrement : « Un Mein Kampf de la décolonisation. » Très vite, toutefois, l’œuvre de Fanon a été recouverte d’amnésie et de cette chape de plomb qui caractérise le traitement de la guerre d’indépendance algérienne en France.

L’ironie présida au retour en visibilité de l’œuvre de Fanon en France. Elle fut le fait, d’une part, d’un détour par le monde anglo-saxon et, d’autre part, d’une « réappropriation autodidacte des jeunes générations issues de l’immigration [5]».

Pour ce qui est du détour, l’intérêt pour Fanon aux États-Unis a été constant. Il se fit en deux temps et sous deux formes. L’une militante, l’autre théorique. Dès la fin des années 60, Fanon sera perçu par les Noirs américains comme un théoricien majeur de la lutte contre la ségrégation raciale, que ce soit par les mouvements pour les droits civiques ou les mouvements révolutionnaires afro-américains, tels que les Black Panthers, pour qui les Damnés de la terre était la Bible noire.

La seconde phase correspond au tournant postcolonial dans le champ intellectuel anglo-saxon des années 80. Et il est vrai que « le Fanon « postcolonial » est, à bien des égards, « une image inversée du Fanon ‘ révolutionnaire’ des années 1960» [6]. Les tenants les plus importants de ce courant, Edward Saïd, Homi K. Bhabha, soucieux de décentrement cognitif et de questionnements autour des identités, faisaient de l’œuvre de Fanon une référence majeure, et tout particulièrement de Peau noire, masques blancs, relu à l’aune de la French theory, à savoir Foucault, Lacan, Derrida, Deleuze…

La réappropriation de l’œuvre de Fanon par les jeunes descendants de colonisés se fit de manière insolite et buissonnière. Les jeunes générations postcoloniales découvrirent Frantz Fanon à la suite de la lecture d’auteurs noirs américains, auxquels elles pouvaient s’identifier et auxquels il fut associé : Malcolm X, James Baldwin, Angela Davis, Eldridge Cleaver… C’est notamment le cas du « Rap de fils d’immigrés » [7] (La Rumeur, Casey, MAP-ZEP etc.). Et c’est là qu’on peut mesurer les conséquences du naufrage, des errements et des manquements de la gauche française. Aujourd’hui encore, il n’est pas concevable d’inclure Fanon dans un programme d’enseignement scolaire français.

Il est deux autres lieux, emblématiques, où la réception de l’œuvre de Fanon a relevé également de la stratégie d’occultation, sous un mode particulier, teinté d’opacité et de mauvaise conscience. Il s’agit de l’Algérie et de la Martinique. Pour l’Algérie, c’est peu dire qu’elle n’a pas été à la hauteur. Que reste-t-il de celui qu’on considérait de l’extérieur, pour de bonnes ou mauvaises raisons, comme le théoricien de la Révolution algérienne ? Un hôpital de Blida, une avenue d’Alger et un lycée de Bab-El-Oued portent son nom.
C’est non seulement un peu court, mais pour le moins révélateur. Cela met en lumière deux aspects de l’histoire contemporaine algérienne. D’une part, le nationalisme algérien, apparu dans les années ’30, s’est défini comme « arabo-musulman ». Et dans ce creuset, Fanon ne pouvait apparaître que comme un trouble-fête. D’autre part, la Révolution algérienne, malgré, ou du fait, des divisions internes du FLN, s’est toujours présentée idéologiquement comme une révolution sans visage (« un seul héros, le peuple »). Aussi comment être le théoricien de cette révolution-là ?

Pour la Martinique, si les hommages ne manquent pas (avenue, centre culturel, forum, lycée…) dans différentes communes (Fort-de-France, Le Lamentin, La Trinité), la figure de Fanon a une présence fantomatique, imprégnée de mauvaise conscience. On y reconnaît la figure du traître. Fanon, c’est celui qui a trahi la Martinique (et donc la France), et c’est celui qu’on a trahi. En réalité, Fanon ne s’inscrit pas dans l’histoire officielle de l’Île, celle de l’« Impératrice Joséphine » et de Victor Schœlcher, soit une histoire essentiellement écrite par la France métropolitaine. Sa trajectoire prend place dans une contre-histoire, une histoire clandestine, qui se lit en creux, occultée elle aussi, celle des nègres marron [8], qui reste à narrer. Cette contre histoire s’ébauche aujourd’hui sous la plume de romanciers tels Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant. Frantz Fanon fut l’héritier d’une vielle et obscure filiation. Il fut le nègre marron dont l’île imaginaire avait la taille du tiers-monde ; si trahison il y a, c’est là qu’elle réside…

La stratégie de la « réduction », quant à elle, fut de loin la plus employée. On peut lire l’histoire de la réception de la pensée fanonienne comme un ensemble de réductions successives. Elle a été tour à tour une pensée tiers-mondiste, « psychologisante », par le biais de la fameuse préface de Sartre des Damnés de la Terre, une apologie véhémente de la violence purificatrice, panafricaniste, racialiste, culturaliste, marxisante…

Cette stratégie a servi deux objectifs. D’une part, embrigader, instrumentaliser cette pensée qui pourtant était complexe et vivante, afin de défendre sa cause, de conforter sa paroisse ; ce fut le fait le plus souvent des militants en tous genres. D’autre part, réifier et donc affaiblir cette pensée. Elle en atténua de ce fait les effets et la portée, au plus grand bonheur des ennemis de Fanon. Bref, derrière cette esthétique du contre-sens, il s’agissait, quelle qu’en soit la raison, de travestir et au final de trahir la pensée fanonienne.

« Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge »

Car rien n’était plus éloigné de Fanon que les certitudes et l’absence de doute. Le caractère intempestif de sa pensée, c’était précisément la faculté de penser contre son temps et ses assignations naturelles. Car à bien y regarder, Fanon ne fut jamais un membre parfaitement intégré dans un corps collectif déjà constitué. Comment définir Fanon, qui fut-il : un « Antillais », un « Français », un « Algérien » », un « Panafricain », un « Noir »… ? Si, en définitive, il décida d’adopter la nationalité algérienne, avant qu’elle n’existe, et exprima le souhait d’être enterré en Algérie, ce fut une forme de reterritorialisation qui était le fruit d’un choix, d’un volontarisme politique.

Ce caractère intempestif et ses conséquences éclairent d’un jour nouveau les fondements de la pensée fanonienne. Celle-ci repose sur une certaine conception du vivant, elle se présente comme une praxis de l’émancipation et de la liberté, elle entretient un rapport aigu au réel, elle s’inscrit dans une dialectique de la totalité et elle porte un intérêt fondamental au devenir et à l’histoire.

Elle est, tout d’abord, une pensée sous le signe du vivant et du mouvant. Ainsi, Fanon a une sainte horreur de la rigidité, de l’ankylose, de la pétrification et du substantialisme :
« J’appelle société bourgeoise toute société qui se sclérose dans des formes déterminées, interdisant toute évolution, toute marche, tout progrès, toute découverte. J’appelle société bourgeoise une société close où il ne fait pas bon vivre, où l’air est pourri, les idées et les gens en putréfaction. Et je crois qu’un homme qui prend position contre cette mort est en un sens un révolutionnaire… [9] »

Elle est ensuite une pensée qui vise à la libération et l’émancipation, notamment en fournissant des outils de lutte, des armes (d’où le « Guerrier-silex » cher à Césaire), une pensée qui libère du fardeau de la race et se débarrasse du devenir-chose, mais sans une once de ressentiment : « L’occupant ne comprend plus. La fin du racisme commence avec une soudaine incompréhension. La culture spasmée et rigide de l’occupant, libérée s’ouvre enfin à la culture du peuple devenu réellement frère. Les deux cultures peuvent s’affronter, s’enrichir. [10]» « Oui à la vie. Oui à l’amour. Oui à la générosité. Mais l’homme est aussi un non. Non au mépris de l’homme. Non à l’indignité de l’homme. À l’exploitation de l’homme. Au meurtre de ce qu’il y a de plus humain dans l’homme : la liberté. [11]»

Elle est également une pensée féconde qui permet un surcroît de lucidité, qui ne redoute pas de mettre le doigt là où ça fait mal, une pensée qui développe une imagination visionnaire, laquelle n’a pas fini de nous étonner : « Le peuple, qui au début de la lutte avait adopté le manichéisme primitif du colon : les Blancs et les Noirs, les Arabes et les Roumis, s’aperçoit en cours de route qu’il arrive à des Noirs d’être plus Blancs que les Blancs et que l’éventualité d’un drapeau national, la possibilité d’une nation indépendante n’entraîne pas automatiquement certaines couches de la population à renoncer à leurs privilèges ou à leurs intérêts. Le peuple s’aperçoit que certains indigènes ne perdent pas le nord mais bien au contraire, semblent profiter de la guerre pour renforcer leur situation matérielle et leur puissance naissante. Les Indigènes trafiquent et réalisent de véritables profits au dépend du peuple qui, comme toujours, se sacrifie sans restrictions et arrose de son sang le sol national. Le militant qui fait face, avec des moyens rudimentaires, à la machine colonialiste se rend compte que dans le même temps où il démolit l’oppression coloniale il contribue par la bande à la mise en place d’un autre appareil d’exploitation. Cette découverte est désagréable, pénible et révoltante. Tout était simple pourtant, d’un côté, les mauvais, de l’autre les bons. À la clarté idyllique et irréelle du début, se substitue une pénombre qui disloque la conscience. Le peuple découvre que le phénomène inique de l’exploitation peut présenter une apparence noire ou arabe. Il crie à la trahison, mais il faut corriger ce cri. La trahison n’est pas nationale, c’est une trahison sociale. Il faut apprendre au peuple à crier au voleur… [12]».

Elle est par ailleurs une pensée qui vise à l’unité dialectique, une pensée qui cherche à en finir avec le « schème colonial du double », en associant le discours à l’action, le fond à la forme, une pensée coup de poing, au sens prodigieux de la formule, où le verbe se fait performatif. : « Peut-être partiras-tu, mais dis-moi, quand on te demandera : « Que se passe-t-il en Algérie ? » Que répondras-tu ? Quand tes frères te demanderont : qu’est-il arrivé en Algérie ? Que leur répondras-tu ? Plus précisément quand on voudra comprendre pourquoi tu as quitté ce pays, comment feras-tu pour éteindre cette honte que déjà tu traînes ?Cette honte de n’avoir pas compris, de n’avoir pas voulu comprendre ce qui autour de toi s’est passé tous les jours. Huit ans durant tu fus dans ce pays. Et pas un morceau de cette énorme plaie qui t’ait empêché ! Et pas un morceau de cette énorme plaie qui t’ait obligé ! De te découvrir enfin tel. Inquiet de l’Homme mais singulièrement pas de l’Arabe. Soucieux, angoissé, tenaillé. Mais en plein champ, ton immersion dans la même boue, dans la même lèpre. Car pas un Européen qui ne se révolte, ne s’indigne, ne s’alarme de tout, sauf du sort fait à l’Arabe. Arabes inaperçus. Arabes ignorés. Arabes passés sous silence. Arabes subtilisés, dissimulés. Arabes quotidiennement niés, transformés en décor saharien. Et toi mêlé à ceux : Qui n’ont jamais serré la main à un Arabe. Jamais bu le café. Jamais parlé du temps qu’il fait à un Arabe. À tes côtés les Arabes. Écartés les Arabes. Sans effort rejetés les Arabes. Confinés les Arabes. Ville indigène écrasée. Ville d’indigènes endormis. Il n’arrive jamais rien chez les Arabes. Toute cette lèpre sur ton corps. Tu partiras. Mais toutes ces questions, ces questions sans réponse. Le silence conjugué de 800 000 Français, ce silence ignorant, ce silence innocent. Et 9 000 000 d’hommes sous ce linceul de silence… [13]»

Enfin, elle est une pensée du devenir et du surgissement, une pensée qui fait le pari de l’éclosion d’un sujet humain inédit, sujet capable de restaurer les conditions authentiques de communication et de réciprocité entre les hommes : « Quand je cherche l’homme dans la technique et dans le style européens, je vois une succession de négations de l’homme, une avalanche de meurtres. La condition humaine, les projets de l’homme, la collaboration entre les hommes pour des tâches qui augmentent la totalité de l’homme sont des problèmes neufs qui exigent de véritables inventions. Décidons de ne pas imiter l’Europe et bandons nos muscles et nos cerveaux dans une direction nouvelle. Tâchons d’inventer l’homme total que l’Europe a été incapable de faire triompher. […] Aujourd’hui, nous assistons à une stase de l’Europe. Fuyons, camarades, ce mouvement immobile où la dialectique, petit à petit, s’est muée en logique de l’équilibre. Reprenons la question de l’homme. Reprenons la question de la réalité cérébrale, de la masse cérébrale de toute l’humanité dont il faut multiplier les connexions, diversifier les réseaux et réhumaniser les messages. [14]» Célébration ou non, Fanon a bel et bien agi en faveur d’un temps à venir. Intensité dans la vie, tranchant dans l’action et affranchissement dans la pensée ; non, le « Guerrier-silex [15]» n’a pas besoin de statue pour nous survivre.

Oui, Fanon l’intempestif, le « penseur du devenir illimité », nous survivra…

Notes
[1] La citation en ouverture de ce texte est extraite de « La révolte de Frantz Fanon », par Aimé Césaire, Jeune Afrique, 13-19 décembre 1961
[2] Nietzsche, préface à la deuxième édition des Considérations inactuelles
[3] GPRA
[4] La Main rouge
[5] Achille Mbembe, L’universalité de Frantz Fanon, Préface à Frantz Fanon Œuvres, Paris, La Découverte, 2011, p.17.
[6] David Macey, Frantz Fanon, une vie, La Découverte, Paris, 2011.p.49.
[7] Rap de fils d’immigrés
[8] Marronnage
[9] Frantz Fanon, Œuvres, La Découverte, Paris, 2011, p.246.
[10] Frantz Fanon, ibid, p. 726.
[11] Frantz Fanon, ibid, pp. 242-243.
[12] Frantz Fanon, ibid., pp.536-537.
[13] Frantz Fanon, ibid., pp.729-730.
[14] Frantz Fanon, ibid., p .675.
[15] Aimé Césaire, « Par tous mots Guerrier-silex », Moi, laminaire…, Gallimard, Paris, 1982.

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