Edward W. Said

Outre les inconvénients physiques évidents, la longue maladie inspire un terrible sentiment d’impuissance, mais elle offre aussi des moments de lucidité qui sont évidemment précieux. Ces trois derniers mois, j’ai été hospitalisé plusieurs fois, et j’ai eu des journées marquées par de longs et pénibles traitements, des transfusions sanguines, des analyses interminables, des heures et des heures improductives passées à regarder le plafond, à drainer la fatigue et la maladie, incapable de travailler normalement, et à penser, penser, penser.

Mais il y aussi, par intermittence, des moments de lucidité et de réflexion qui offrent parfois à l’esprit une autre perspective sur la vie quotidienne, qui lui permettent de voir les choses différemment (sans pouvoir agir sur elles). En lisant les nouvelles de Palestine, en regardant à la télévision ces effroyables images de mort et de destruction, j’ai été abasourdi et atterré de ce que j’ai déduit de ces détails sur la politique du gouvernement israélien, et en particulier sur ce qui s’est passé dans l’esprit d’Ariel Sharon. Et quand, après le récent bombardement de Gaza par l’un de ses F16 au cours duquel neuf enfants ont été massacrés, on a fait savoir qu’il félicitait le pilote et se glorifiait d’un grand succès israélien, je me suis fait une idée bien plus claire qu’avant de ce dont est capable un esprit malade, pas seulement dans ce qu’il organise et ordonne, mais, pis encore, dans sa capacité à persuader d’autres esprits de penser de la même façon chimérique et criminelle. Pénétrer à l’intérieur de cet esprit officiel israélien est une expérience épouvantable, mais elle en vaut la peine.

En Occident, toutefois, il y a une attention si répétitive aux attentats-suicides palestiniens, et en termes si peu édifiants, qu’une distorsion grossière de la réalité a totalement dissimulé un pire fléau : le mal officiel israélien, et peut-être uniquement sharonien, si délibérément et si méthodiquement infligé au peuple palestinien. L’attentat-suicide est condamnable, mais c’est un résultat direct, et à mon avis consciemment programmé, de tant d’années d’exploitation, d’impuissance et de désespoir. Il a aussi peu à voir avec la prétendue inclination des Arabes ou des musulmans pour la violence que les taches de la Lune. Sharon veut le terrorisme, pas la paix, et il fait tout ce qui est en son pouvoir pour en créer les conditions. Mais, si horrible soit-elle, la violence palestinienne, réaction d’un peuple désespéré et horriblement opprimé, a été dépouillée de son contexte et de la terrible souffrance dont elle émane. Manquer cela, c’est manquer d’humanité : le voir ne rend en rien cette violence moins terrible, mais du moins la situe dans une histoire et une géographie réelles.

Pourtant, le contexte du terrorisme palestinien – car c’est bien du terrorisme, bien sûr – n’a aucune chance d’être évoqué même brièvement, tant on a fait de lui, sans sourciller, un phénomène à part, un mal absolu, gratuit, qu’Israël, censé agir du nom absolu, a vertueusement combattu en déchainant une violence disproportionnée contre trois millions de civils palestiniens. Je ne parle pas seulement de la manipulation de l’opinion par Israël, mais de son exploitation de l’équivalence avec la campagne américaine contre le terrorisme, sans laquelle il n’aurait pu faire ce qu’il a fait (à vrai dire, je ne peux penser à aucun autre pays qui, au vu et au su des téléspectateurs du monde entier, ait accompli de telles prouesses de sadisme minutieux contre toute une société sans avoir à en souffrir). Que ce mal ait été consciemment inscrit dans la campagne de George W. Bush contre le terrorisme, en magnifiant, en toute irrationalité, les obsessions et fantasmes américains avec une extraordinaire facilité, n’est pas pour rien dans sa puissance de destruction aveugle. Comme les brigades d’intellectuels américains enthousiastes (et à mon avis entièrement corrompus) qui échafaudent d’énormes structures de mensonges vantant les bonnes intentions et la nécessité de l’impérialisme américain, la société israélienne a mis à contribution de nombreux universitaires et experts dans les instituts de recherche, et d’anciens officiers reconvertis dans l’industrie de la défense ou les relations publiques, tous chargés de faire paraitre rationnelle et convaincante une politique inhumaine de punition, prétendument fondée sur le besoin de sécurité d’Israël.

La sécurité d’Israël est devenue un animal fabuleux, un peu comme la licorne. Toujours on la traque, on la cherche, jamais on ne la trouve, et pourtant on en fait inlassablement l’objectif d’une expédition future. Qu’au fil du temps Israël soit en réalité devenu moins sûr, et plus inacceptable pour ses voisins, ne semble pas mériter un seul instant de réflexion. Mais, au fond, qui conteste l’idée que la sécurité d’Israël doit définir le monde moral où nous vivons ? Sûrement pas les dirigeants arabes et palestiniens, qui depuis trente ans lui ont tout concédé. Ne faudrait-il pas se poser des questions à ce sujet, étant donné qu’Israël a infligé plus de dégâts aux Palestiniens et aux autres Arabes en proportion de sa taille que tout autre pays du monde – Israël et son arsenal nucléaire, son aviation, sa marine, son armée, équipés avec une générosité illimitée par le contribuable américain ? le résultat, c’est que les petits détails quotidiens de la vie que les Palestiniens doivent vivre sont dissimulés, et – plus important – recouverts par un discours d’autodéfense et de chasse au terrorisme (infrastructure terroriste, nids de terroristes, fabriques de bombes terroristes, suspects de terrorisme – la liste est infinie) qui fait parfaitement l’affaire de Sharon et du lamentable George Bush. Les idées sur le terrorisme ont donc acquis une vie propre, légitimées et relégitimées sans preuve, sans arguments et contre toute logique.

Considérons par exemple la dévastation de l’Afghanistan, d’un côté, et, de l’autre, les assassinats « ciblés » de près d’une centaine de Palestiniens (sans parler des milliers de « suspects » arrêtés par les soldats israéliens et qui sont toujours en prison). Nul ne se demande si tous ceux qu’on a tués étaient vraiment des terroristes, ou des « individus « convaincus de terrorisme », ou encore – c’est le cas de la plupart d’entre eux – « sur le point de devenir des terroristes ». Tous ont été considérés comme dangereux en vertu d’une simple déclaration incontestée. Il suffit d’un ou deux porte-parole arrogants comme le grossier Raanan Gissin, Avi Pazner ou Dore Gold, et à Washington d’un apologiste à temps de l’ignorance et de l’incohérence comme Ari Fleischer, et les individus visés sont des hommes morts. Il n’y a ni doutes, ni questions, ni murmures. Nul besoin de preuves ou autres délicatesses fastidieuses. Le terrorisme et sa traque obsessionnelle sont devenus un système entièrement circulaire et autosuffisant d’assassinat – instantané ou lent – d’ennemis à qui on ne laisse pas le choix et qui n’ont pas leur mot à dire.

A l’exception des articles d’un petit nombre de journalistes et d’écrivains intrépides comme Amira Hass, Gideon Lévy, Amos Elon, Tanya Reinhart, Jeff Halper, Israël Shamir et quelques autres, le discours public dans les médias israéliens a terriblement perdu en qualité et en honnêteté. Le patriotisme et le soutien aveugle au gouvernement ont remplacé l’esprit critique et le sens moral. L’époque d’Israël Shahak, Jacob Talmon et Yehoshua Leibowitch est finie. Seuls quelques universitaires et intellectuels israéliens – des hommes comme Zeev Sternhell, Uri Avnery et Ilan Pappe, par exemple – ont assez de courage pour refuser le faux débat imbécile sur la « sécurité » et le « terrorisme » qui semble avoir submergé l’establishment pacifiste israélien, et même son opposition de gauche en pleine déconfiture. Alors que les crimes commis tous les jours au nom d’Israël et du peuple juif, les intellectuels bavardent sur le retrait stratégique, ou se demandent s’il faut ou non intégrer les colonies, ou s’il convient ou non de poursuivre la construction de ce mur monstrueux (a-t-on jamais conçu une idée plus folle dans le monde moderne : croire qu’il est possible de mettre plusieurs millions de personnes en cage puis de dire qu’elles n’existent pas ?), le tout dans un langage de général ou de politicien plutôt qu’en intellectuels et en artistes privilégiant l’indépendance d’esprit et les valeurs morales. Où sont les équivalents israéliens de Nadine Gordimer, Andre Brink, Athol Fugard, ces écrivains blancs qui se sont élevés clairement et sans la moindre ambiguïté contre les méfaits de l’apartheid sud-africain ? Ils n’existent pas en Israël, où le discours public des écrivains et des universitaires a sombré dans l’équivoque et la répétition de la propagande officielle, et où en fait, l’excellence du style et de la pensée a disparu même des sommets du monde académique.

Mais pour revenir aux pratiques israéliennes, et à la mentalité devenue si obsessionnelle dans le pays depuis quelques années, pensons au plan Sharon. Il implique rien de moins que l’effacement d’un peuple entier par des méthodes lentes, systématiques, d’étouffement, de meurtre pur et simple, et d’asphyxie de la vie quotidienne. Il est intrinsèquement lié à l’expropriation continue de terres palestiniennes via les colonies, les zones militaires, l’occupation des villes et villages : dans le cadre du processus d’Oslo, Israël n’a concédé que 18% de la Cisjordanie et 60% de gaza, et les deux zones ont été à présent réoccupées et redivisées plusieurs fois. Kafka a écrit une nouvelle remarquable, A la colonie pénitentiaire, sur un officier fou qui montre une machine de torture fantastiquement détaillée, dont l’objectif est d’écrire sur la totalité du corps du prisonnier, en usant d’un complexe appareillage d’aiguilles pour y inscrire des lettres minuscules qui finiront par le saigner à mort. C’est ce que Sharon et ses brigades de bourreaux volontaires sont en train de faire aux Palestiniens, avec l’opposition la plus limitée et la plus symbolique. Tout Palestinien est devenu un prisonnier ; Gaza est entouré sur trois côtés d’une barrière électrifiée. Parqués comme des bêtes, les Gazéens ne peuvent plus se déplacer, travailler, vendre leurs fruits et légumes, aller à l’école. Ils sont exposés aux frappes aériennes des avions et hélicoptères israéliens, et aux tirs terrestres des tanks et des mitrailleuses qui les fauchent. Appauvri, affamé, Gaza est un cauchemar humain, où chaque petit incident – comme ce qui arrive à Erez ou près des colonies – se solde par la participation de milliers de soldats dans l’humiliation, la punition, l’affaiblissement intolérable de chaque Palestinien sans distinction d’âge, de sexe ou d’état de santé. On retient les fournitures médicales à la frontière, on tire sur les ambulances ou on les arrête, des centaines de maisons sont démolies et des centaines de milliers d’arbres et de terres agricoles sont détruits dans des actes systématiques de châtiment collectif contre des civils qui, pour la plupart, sont déjà des réfugiés de la destruction par Israël de leur société en 1948. L’espoir ayant été éliminé du vocabulaire palestinien, seul reste le défi brut, et pourtant Sharon et ses sous-fifres sadiques dissertent sur l’élimination du terrorisme par une occupation toujours plus profonde qui dure aujourd’hui depuis trente-cinq ans. Cette campagne est vaine, comme toutes les brutalités coloniales, et elle aura pour effet de durcir et non d’assouplir les Palestiniens – mais l’esprit obtus de Sharon ne parvient pas à le comprendre.

La Cisjordanie est occupée par mille tanks israéliens dont l’unique objectif est de tirer sur les civils et de les terroriser. Des couvre-feux sont imposés en continu jusqu’à deux semaines d’affilée. Ecoles et universités sont fermées, ou il est impossible de s’y rendre. Personne ne peut se déplacer, pas seulement entre les neuf villes principales, mais à l’intérieur de chacune. Toutes sont aujourd’hui des zones désolées d’immeubles détruits et de bureaux pillés, où les canalisations d’eau et le réseau d’électricité ont été délibérément ravagés. Le commerce est mort, la moitié des enfants souffrent de malnutrition, les deux tiers de la population vivent en-dessous du seuil de pauvreté de deux dollars par jours. A Jénine (où il n’y a jamais eu d’enquête sur ce crime de guerre majeur qu’a été la démolition du camp de réfugiés par les blindés israéliens, parce que de lâches bureaucrates internationaux comme Koffi Annan ont reculé devant les menaces d’Israël), les chars tirent sur des enfants et les tuent. Mais ce n’est qu’une goutte d’eau dans le flot incessant de civils palestiniens tués par des soldats israéliens qui servent l’occupation militaire illégale loyalement et sans se poser de question. Les Palestiniens sont tous « suspects de terrorisme ». L’âme de cette occupation, c’est que les jeunes conscrits israéliens qui tiennent les checkpoints ont carte blanche pour soumettre les palestiniens à toutes les formes connues de torture et d’humiliation personnelle : ils les font attendre au soleil pendant des heures ; retiennent les médicament, et les produits agricoles jusqu’à ce qu’ils pourrissent ; distribuent injures et coups à volonté ; lâchent soudain les jeeps et la troupe contre les civils qui attendant leur tour par milliers à ces innombrables parrages qui ont fait de la vie palestinienne un enfer suffocant ; font s’agenouiller des dizaines de jeunes au soleil pendant des heures ; obligent les hommes à enlever leurs vêtements ; insultent et humilient les parents devant leurs enfants ; refusent le passage aux malades sans autre motif que le caprice personnel ; arrêtent des ambulances et ouvrent le feu sur elles. Le nombre de morts palestiniens (quatre fois supérieur à celui des Israéliens) augmente régulièrement jour après jour – et la plupart ne sont pas comptés. Encore des « suspects de terrorisme », plus leurs femmes et leurs enfants – mais « nous » regrettons beaucoup ces morts-là. Merci.

On dit souvent qu’Israël est une démocratie. Si c’est vrai, c’est une démocratie sans conscience, un pays dont l’âme a été saisie par l’obsession de punir les faibles, une démocratie qui reflète fidèlement la mentalité psychopathe de son dirigeant, le général Sharon, dont la seule idée – si l’on peut employer ce terme – consiste à tuer, réduire, mutiler, chasser les Palestiniens jusqu’à ce qu’ils « craquent ». Il n’a jamais fixé comme objectif à ses campagnes passées ou présentes, un but plus réaliste. Comme l’officier volubile de la nouvelle de Kafka, il est extrêmement fier de sa machine à torturer les civils palestiniens sans défense, et ses mensonges grotesques reçoivent le soutien constant et monstrueux de ses conseillers, philosophes et généraux de cour, et d’un chœur de fidèles serviteurs américains. Il n’y a pas d’armée palestinienne d’occupation, pas de chars d’assaut palestiniens, pas de soldats, pas d’hélicoptères de combat ni d’artillerie, pas de gouvernement digne de ce nom. Mais il y a les « terroristes » et la « violence » qu’Israël a inventés pour pouvoir inscrire ses propres névroses sur les corps des Palestiniens, tandis que l’écrasante majorité des philosophes, intellectuels, artistes et pacifistes israéliens trainent les pieds et ne protestent pas vraiment. Les écoles, bibliothèques et universités palestiniennes ont cessé de fonctionner normalement depuis des mois, et nous attendons toujours que les ohttp://www.aufildemeslectures.net/?P=v&au=541rganisations occidentales championnes de la liberté des écrivains et les défenseurs intraitables des libertés académiques en Amérique protestent haut et fort. Je n’ai pas encore vu une seule institution académique, tant en Israël qu’en Occident, condamner publiquement cette abrogation radicale du droit des Palestiniens au savoir, à l’éducation et à la scolarisation.

Bref, les Palestiniens doivent périr de mort lente pour qu’Israël puisse avoir la sécurité qui est à portée de main mais ne peut se concrétiser en raison de l’ « insécurité » proprement israélienne. Et le monde entier doit sympathiser, tandis que nul n’entend ni ne garde en mémoire les pleurs des orphelins, des vieilles malades, des villages en deuil et des prisonniers palestiniens torturés. Allons, va-t-on nous dire, ces horreurs ont surement un objectif plus large que la pure cruauté sadique : les « deux parties » sont engagées dans un « cycle de violence » qu’il faut bien briser à un moment, quelque part. De temps à autre, arrêtons et répliquons avec indignation : il n’y a qu’une seule partie dotée d’une armée et d’un pays ; l’autre est une population dépossédée, sans Etat, faite de gens sans droits ni moyens immédiats de les faire respecter. La langue de la souffrance et de la vie quotidienne concrète a été kidnappée, ou pervertie au point qu’elle en est, je crois, devenue inutilisable, sauf en tant que pure fiction à déployer comme un écran derrière lequel on continue à tuer et à imposer d’atroces tortures – lentes, minutieuses, inexorables. Telle est la vérité de ce que subissent les Palestiniens. Mais la politique israélienne finira de toute manière par échouer.

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